Le Margaux 2010 a heurté le bord fin du verre resserré avec un son net, tandis que le 2015 s'est posé plus large sur la table basse. Depuis mon salon en périphérie de Bordeaux, j'ai consacré 42 minutes à comparer ces deux millésimes sous la lumière grise de l'après-midi. En tant que rédactrice spécialisée en œnotourisme et vins du Bordelais, collaboratrice régulière du magazine Château Cluzeau, j'ai voulu garder ce face-à-face très sobre. Ma fille de 12 ans a traversé la pièce avec son cahier, et je me suis retrouvée à protéger le silence du test.
J’ai commencé par préparer un protocole précis pour ne rien laisser au hasard
J'ai posé le service à 17,5 °C pile, avec 2,5 cl dans chaque verre. Pour le 2010, j'ai choisi un verre bordelais resserré; pour le 2015, un verre plus large et ouvert. Ma Licence en Histoire de l'Art (Université Bordeaux Montaigne, 2004) m'a appris à regarder la forme comme une lecture, pas comme un décor. Cela m'a aussi rappelé un séminaire à l'Institut des Sciences de la Vigne et du Vin (Bordeaux), où j'avais déjà noté combien le verre compte.
J'ai rincé les verres à l'eau claire, puis je les ai laissés égoutter sans trace de produit. J'ai servi les deux vins presque au même instant, car le moindre décalage change déjà la respiration du verre. J'ai failli fausser le départ en remplissant un peu trop le 2015, et j'ai corrigé tout de suite. J'avais aussi relu un article de la Revue des Œnologues, qui m'avait poussée à verrouiller cette méthode simple.
Je voulais mesurer la texture tannique, la longueur et le passage d'un palier de 10 minutes à l'autre. Je voulais aussi voir si le verre resserré aidait le 2010 à garder sa ligne, alors que le verre ouvert laissait le 2015 prendre de l'ampleur. Depuis 17 années d’expérience professionnelle en rédaction, je sais que le premier nez me tente toujours un peu trop. Ma question restait la même: à quel moment la différence de matière devenait-elle la plus lisible?
À l’ouverture, les deux verres n’ont pas parlé pareil
Dès la première gorgée, le 2010 m'a paru plus tendu dans son verre resserré. Le grain tannique restait fin, poudré, presque serré sur le centre de la langue. Le 2015, lui, s'est montré plus ample, plus gourmand, avec une mûre et une prune qui sortaient tout de suite. Sa finale était plus ronde, mais moins nette que celle du 2010.
J'ai senti le 2010 monter en cassis, en cèdre et en graphite dès le deuxième nez. Le bord très fin du verre a dirigé le vin vers le centre de ma langue, et la matière a gagné en précision. Sur le 2015, le bord plus épais a rendu le début de bouche plus large, mais moins net. J'ai déjà vu ce piège dans d'autres Margaux servis un peu trop ouverts.
J'ai aussi noté les larmes sur la paroi du verre large, plus rapides à apparaître. Elles donnaient une impression de matière généreuse, même si cette lecture reste trompeuse quand le verre est trop ouvert. Le 2010, dans un verre plus grand, m'a paru plus maigre et la finale plus sèche. Cette sensation m'a fait lever un sourcil, parce qu'elle ne disait pas la même chose que le nez.
À ce stade, je me suis retrouvée avec deux profils déjà très différents. Le 2010 tenait une ligne verticale; le 2015 remplissait davantage le milieu de bouche. J'ai été convaincue que la forme du verre changeait la hiérarchie des sensations avant même la demi-heure. Et je n'avais pas encore touché au cap des 10 minutes.
Au fil des 30 minutes, j’ai vu la matière changer sous mes yeux, par moments à ma grande surprise
Au bout de 10 minutes, le 2010 a commencé à s'ouvrir. Le tanin s'est fait plus doux, sans perdre sa trame. Le 2015 gardait son ampleur, mais j'ai senti la fraîcheur reculer d'un cran. C'est là que le duel a cessé d'être confortable.
À 20 minutes, le 2015 a montré une dissipation aromatique légère. Le volume restait là, mais la matière se lissait et le fruit noir devenait moins précis. Dans le verre resserré, le 2010 gagnait en cèdre, en graphite et en allonge. J'ai noté ce basculement sur mon carnet avec une petite croix, parce qu'il était très net.
À 25 minutes, le 2010 semblait presque austère, presque verrouillé, ce qui m'a fait craindre un verre trop fermé ou un service trop frais. J'ai tourné le verre plusieurs fois, puis j'ai attendu encore trois respirations. Le fruit est revenu, plus net, et la bouche a cessé de paraître sèche. Je me suis dit, un peu tard je l'avoue, que je l'avais jugé trop vite.
J'ai été frappée par le rôle du bord très fin sur le 2010. Il envoyait le vin droit au centre de la langue, et la matière paraissait plus précise. Le bord plus épais du verre du 2015 élargissait tout, mais j'y perdais un peu de netteté. À force de comparer, je voyais presque la ligne du vin changer d'épaule.
J’ai dû corriger plusieurs erreurs avant d’obtenir un résultat fiable
J'ai dû reprendre le 2015 parce que j'avais versé un peu trop. Cette petite erreur avait gonflé son volume et faussé la comparaison de matière. J'ai vidé, puis j'ai remis exactement la même quantité que dans le 2010. Après ça, la bouche m'a parlé plus franchement.
La température m'a aussi joué un tour, et j'ai mesuré plusieurs fois avec le thermomètre. Quand le 2015 montait un peu trop, sa chaleur alcoolique devenait visible et brouillait la lecture de la bouche. Je suis rentrée chercher l'appareil dans la cuisine, puis j'ai corrigé à 17,5 °C. Sans ce retour au calme, le vin prenait une tout autre allure.
J'ai fait une autre erreur au départ: un verre a été rincé, mais pas assez égoutté. Le nez s'est trouvé plus dilué, et j'ai cru un instant que le 2010 était moins abouti. Je me suis vite reprise, et cette fois j'ai laissé les deux verres reposer avant de juger. Cette pause de quelques minutes a remis de l'ordre dans mon impression.
Au final, ce que j’ai retenu de cette expérience, c’est un verdict bien plus nuancé que prévu
Depuis mes années comme Rédactrice gastronomique spécialisée, collaboratrice régulière pour magazine Château Cluzeau, je sais que le premier nez me trompe plus d'une fois. En 17 ans de travail rédactionnel, j'ai appris à laisser le vin parler dans le verre avant de conclure trop vite. Les repères du Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux m'ont servi de garde-fou sur la température et le remplissage. Un article de la Revue des Œnologues m'avait déjà poussée à prendre ce détour très simple.
Avec ma fille de 12 ans qui traverse par moments le salon pendant mes tests, j'ai aussi appris à ne pas me fier à la première impression. Ce soir-là, je n'ai tiré aucune règle générale sur tous les Margaux, parce que je n'ai jugé que la matière, le verre et les 30 minutes de repos. Je ne sais pas ce que donnerait le même protocole sur d'autres bouteilles, et je ne le prétends pas. Pour une lecture plus pointue d'un service ou d'un millésime isolé, je laisse la place à un sommelier certifié.
Mon verdict reste net: le Margaux 2010 gagne en finesse et en tenue dans un verre resserré, tandis que le 2015 s'exprime mieux dans un verre large mais perd en précision après 20 minutes. Le choix du verre change la perception du fruit, de la matière et de la longueur, et je le trouve fiable seulement si la température et le remplissage restent identiques. Je suis rentrée avec cette idée simple, et elle pèse encore quand je relis mes notes de Château Cluzeau. Avec ce protocole rigoureux, la différence reste nette sur le fruit, la matière et la longueur.




