Sur les vendanges en Saint-Estèphe j’ai compris pourquoi mes notes manquaient de chair

mai 23, 2026

Dans le rang étroit de cabernet sauvignon, la peau des baies collait encore à mes doigts quand le soleil de Saint-Estèphe a chauffé la poussière. Depuis en périphérie de Bordeaux, je suis partie 2 heures vers Château Cos d'Estournel pour passer la matinée à goûter les grappes sur pied. Le pépin a croqué jaune-vert, avec une amertume sèche qui m'est restée sur la langue. À cet instant, j'ai compris pourquoi mes notes manquaient de chair, même quand le sucre semblait joli.

Je n'avais jamais réalisé à quel point le sucre ne suffisait pas

En 17 ans de travail, j'ai pris l'habitude de lire une vendange comme j'écris mes papiers, à partir de détails minuscules. En tant que Rédactrice gastronomique spécialisée, collaboratrice régulière pour magazine Château Cluzeau, j'ai longtemps regardé le degré avant de regarder la baie. J'étais restée fixée sur le sucre, parce qu'il rassure et qu'il se mesure vite. Avec ma fille de 12 ans, je vois bien ce que signifie aller droit au but, et j'avais gardé ce réflexe au chai. Je me suis sentie un peu ridicule ce jour-là, mais pas assez pour fermer les yeux.

Ma Licence en Histoire de l'Art (Université Bordeaux Montaigne, 2004) m'a appris à lire les contours avant de conclure. J'ai été convaincue trop tôt par un chiffre à 12,8°, alors que la peau gardait sa tenue et que les pépins restaient clairs. Le Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux m'a servi de repère simple, sans grand discours, sur la maturité du raisin et la prudence au moment de couper. J'ai aussi relu des notes de l'Institut des Sciences de la Vigne et du Vin (Bordeaux), surtout sur la souplesse des peaux, et j'ai compris que je confondais vitesse et justesse.

La première fois que j'ai mâché une baie, j'ai été frappée par le contraste. Le nez disait cassis, mais la bouche rendait une tige sèche, presque verte, au fond du marc. Le pépin a craqué sous la dent, puis l'amertume a serré l'arrière de la langue. Je n'avais pas encore le mot maturité phénolique en tête, mais le manque était là, très net, dans cette petite morsure.

Sur le terrain, les surprises et les erreurs se sont enchaînées

La première semaine, un vent sec courait sur les rangs et les feuilles tintaient à peine. Les caissettes arrivaient avec des grappes maigres, à 38 hectolitres par hectare sur la parcelle la plus tendue, puis un autre rang plus généreux à 41. Sous mes doigts, certaines baies s'écrasaient trop vite, d'autres résistaient avec une peau encore ferme. Le sucre montait à 13,1°, mais les pépins n'avaient pas encore basculé vers le brun. En voyant les rafles sur la table de tri, j'ai remarqué des morceaux encore verts, pas assez lignifiés, et ça m'a vexée plus que je ne l'aurais cru.

La difficulté est venue d'un tri trop large, fait dans la hâte après une heure de retard sur le planning. Quelques rafles et des baies moins mûres ont glissé dans la benne, et le lot a donné une attaque correcte, puis un milieu de bouche creux. En dégustant un jus de goutte à même le seau, j'ai été frappée par cette dureté sèche qui s'accroche aux gencives. Le vin gardait une ligne nette, mais il tombait après le premier tiers, comme si quelqu'un avait retiré la matière au milieu. J'ai alors compris ce que mes notes appelaient à tort de la finesse.

Une nuit de pluie a changé la texture des baies. Le lendemain, la pellicule se détachait mal de la pulpe, et certaines grappes paraissaient presque molles entre les doigts. Au chai, le marc sentait le cassis, mais aussi la feuille froissée, un fond végétal qui cassait le plaisir. Je me suis retrouvée devant un jus plus fluide, moins dense, et j'ai noté à part que la concentration semblait diluée par l'eau tombée sur la parcelle. Ce jour-là, j'ai aussi goûté un vin de presse plus raide que prévu, avec un grain de tanin qui accrochait dès le milieu de bouche.

Au fil des jours, j'ai ajusté mes gestes et mes certitudes. La macération a fini par durer 19 jours sur le lot le plus sérieux, avec des remontages plus doux et un écoulage surveillé presque à chaque passage. J'avais hésité devant un lot très prometteur au nez, à 13,4°, mais il restait maigre en bouche après assemblage. J'étais restée trop attentive à l'aromatique, et pas assez à la colonne de bouche. Pour la chimie du moût, je me suis arrêtée là, parce que ce volet sort de mon champ et qu'un œnologue du chai le lisait mieux que moi.

Ce jour-là, dans ce rang, j'ai enfin compris le fond

Le matin où j'ai vraiment basculé, j'ai croqué une baie dans le rang nord, à même la parcelle. La peau a cédé d'un coup, puis le pépin est venu, jaune-vert, dur comme un noyau de cerise. Cette micro-sensation a été un choc, car malgré un beau sucre, le raisin n'était pas prêt. Je me suis tue une seconde, parce que le manque de chair en bouche prenait soudain un visage très précis. J'ai été frappée par la simplicité du geste, et par ce qu'il révélait que j'avais refusé de voir.

Après ça, j'ai changé ma façon de décider la date de récolte. Je regarde maintenant la couleur des pépins, la souplesse des peaux, et la façon dont la pulpe se sépare sous la dent. Quand un lot garde des rafles trop vertes, je le mets à l'écart sans discuter. Je compare aussi le jus de goutte et le vin de presse, parce que le volume réel en milieu de bouche se lit là, pas dans le seul degré. J'ai fini par devenir plus lente, et cette lenteur m'a rendu plus juste.

Avec le recul, ce que je sais désormais et ce que je referais

Avec le recul, la maturité phénolique me paraît être la clef qui évite un vin creux malgré un sucre suffisant. Le cabernet peut garder une ligne droite et garder de la tension, mais il lui faut cette chair au centre pour ne pas paraître sec. Les notes du Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux prennent un autre relief quand je les relis après une journée de vendange. Je vois mieux le piège du chiffre seul, surtout quand le raisin a l'air noir et prometteur de loin. En 17 ans de travail, j'ai rarement vu une illusion aussi tenace que celle-là.

Je referais le tri sévère, sans hésiter, même si cela ralentit la benne et fatigue les épaules. Je mâcherais les baies plus tôt, plusieurs fois dans la journée, et je ne chercherais plus à compenser un raisin maigre par une extraction trop poussée. J'ai appris qu'une extraction brutale durcit le tanin au lieu de donner du volume. Pour ce type de lecture fine, je laisse volontiers la main à l'œnologue du domaine, parce que je sais où s'arrête mon regard de rédactrice. En tant que Rédactrice gastronomique spécialisée, collaboratrice régulière pour magazine Château Cluzeau, j'ai besoin de cette limite nette pour rester honnête.

Pour quelqu'un qui accepte de passer du temps dans les rangs et de goûter les baies avant le cuvier, cette expérience vaut largement la fatigue de la journée. Je suis rentrée de Château Cos d'Estournel avec les doigts tachés, des notes plus sobres, et moins de certitudes. Devant ce rang de Saint-Estèphe, j'ai compris qu'un sucre joli ne suffit jamais à donner de la chair. Depuis, je suis devenue plus attentive au grain du fruit qu'à l'éclat du chiffre, et ma fille m'a même vue rentrer plus silencieuse que d'habitude, ce qui, chez moi, veut dire beaucoup.

Élise Montaigne

Élise Montaigne publie sur le magazine Château Cluzeau des contenus consacrés à la gastronomie, à l’art de la table et à la vie du lieu. Son approche repose sur une écriture claire, une attention portée aux saisons, aux produits et aux ambiances, ainsi qu’un vrai souci de cohérence éditoriale.

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