Une après-Midi en lalande-De-Pomerol m’a fait reconsidérer ce que je tenais pour acquis

mai 21, 2026

Le bouchon de Château La Croix Saint-Félix a cédé avec un petit bruit sec, et l'odeur de cave froide m'a piqué le nez. En périphérie de Bordeaux, je suis partie une heure à Lalande-de-Pomerol pour ouvrir cette bouteille un samedi après-midi. En tant que rédactrice spécialisée en œnotourisme et vins du Bordelais, collaboratrice régulière du magazine Château Cluzeau, j'avais noté le prix de 24 euros, puis j'avais rangé la bouteille à l'écart. Le premier nez m'a paru fermé, presque austère, et j'ai senti que le vin me demandait du temps.

Comment je me suis retrouvée avec cette bouteille entre les mains

En 17 années d'expérience professionnelle, j'ai appris à glisser une dégustation dans une journée déjà pleine. Ce samedi-là, ma fille de 12 ans avait son activité, et je n'avais qu'un créneau court avant le dîner. J'ai sorti un verre tulipe, un tire-bouchon simple et une petite carafe de 75 cl. J'avais gardé un budget de 24 euros, parce que je cherchais une bouteille de plaisir, pas une pièce de cave.

J'étais partie de l'idée qu'un Lalande-de-Pomerol à ce prix me donnerait un plaisir immédiat. Ce n'était pas un grand nom de collection, juste une bouteille choisie pour sa réputation modérée et pour son merlot annoncé. J'ai été convaincue par une note de dégustation, puis j'étais restée persuadée que le vin resterait simple. Depuis mes années comme Rédactrice gastronomique spécialisée, collaboratrice régulière pour magazine Château Cluzeau, je sais que cette confiance peut me jouer des tours.

J'avais aussi en tête ce que j'avais lu dans les repères du Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux. L'appellation traîne par moments une image discrète, presque sage, alors que certains flacons ont plus d'épaisseur qu'on ne l'imagine. Ma Licence en Histoire de l'Art (Université Bordeaux Montaigne, 2004) m'a appris à regarder les textures avant de trancher. Là, je voulais vérifier si le verre confirmerait ce regard.

Ce que j'ai vu, senti et goûté dans la première heure

J'ai débouché la bouteille avec soin, puis j'ai attendu que le service retombe à 18 °C. Je l'ai versée dans un verre tulipe, pour laisser le nez travailler sans filtre. La première bouffée m'a donné de la prune noire, une cerise mûre encore retenue et une touche de violette. Mais la vanille et le toast prenaient la main, avec ce petit fond de cave fermée qui claque au départ.

À l'ouverture, ce Lalande-de-Pomerol m'a donné l'impression d'un vin trop jeune. Le bois toasté prenait le pas sur le fruit, et j'ai tout de suite pensé à une bouteille ouverte trop tôt. La bouche n'a pas arrangé mon humeur. Les tanins étaient poudreux, et ils accrochaient les gencives avec une sécheresse qui tirait vers la jouée.

J'ai hésité à poursuivre, parce que la première gorgée paraissait maigre et presque raide. J'ai été frappée par cette accroche sur les joues, qui donnait au vin un air plus strict que sa matière réelle. J'ai même trouvé la finale un peu maigre, avec un alcool qui remontait dès que le verre se réchauffait. Pas terrible. Vraiment pas terrible.

J'ai quand même versé le reste dans la carafe, sur une base large, pour élargir la surface d'air. Ce n'est pas un geste que je fais à chaque fois, parce qu'il casse le rythme du repas. Là, je n'ai pas discuté avec la bouteille. Je me suis sentie un peu reléguée au second plan, comme si elle imposait sa cadence.

Au bout de 45 minutes, le nez a changé net. La prune noire est revenue, puis un sous-bois fin, presque humide, avec une pierre mouillée après la pluie. J'ai regardé le bord du verre, et un liseré grenat apparaissait déjà. Le bois ne dominait plus, et la bouche s'était assouplie sans perdre sa tenue.

Je me suis retrouvée face à un vin moins fermé, plus lisible, presque respiré. Le léger côté d'allumette froide avait disparu, et le fruit noir reprenait sa place avec plus de nuance. À ce moment-là, j'ai compris que je n'étais pas devant une bouteille maladroite. J'étais devant un vin qui demandait simplement une porte ouverte.

Ce moment où tout a basculé, et ce que ça m'a appris

C'est là, au bout d'une heure en carafe, que j'ai réalisé une chose. Ce vin n'était pas simplement un fruité simple. Il avait une vraie colonne vertébrale, des tanins fins et une finale de terre fraîche après la pluie. La longueur en bouche portait encore cette note de sous-bois que je n'avais pas devinée au départ.

J'ai été convaincue, cette fois pour de bon, que la patience change la lecture d'une bouteille. Les repères du Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux vont dans ce sens, et je l'ai senti sans avoir besoin d'un discours savant. Une bonne demi-heure a suffi pour passer d'un vin presque fermé à une matière bien plus nette. J'ai compris aussi que 18 °C n'est pas un caprice.

Cette soirée m'a rappelé mes erreurs passées. J'avais déjà ouvert des bouteilles trop jeunes le jour même, puis je les avais jugées trop vite sur le premier nez. J'avais aussi laissé parler un élevage marqué comme s'il était définitif, alors qu'il s'arrondissait ensuite. Là, l'écart entre le départ et la suite m'a fait honte pendant une minute, puis sourire malgré moi.

Ce n'était pas la première fois que je me trompais, mais c'était l'une des fois les plus nettes. Quand je vais trop vite, je rate la bascule qui fait tout passer du simple au vivant. J'ai fini par le noter en marge de ma feuille, juste à côté d'un trait de stylo un peu tremblé. Je suis devenue plus prudente avec les verres qui se taisent d'abord.

Ce que je retiens de cette après-midi et ce que je ferais différemment

Cette bouteille m'a forcée à revoir mon regard sur Lalande-de-Pomerol. J'y voyais un nom discret, presque rangé dans l'ombre de Saint-Émilion. J'y ai trouvé une tenue réelle, une profondeur qui ne se donne pas tout de suite. Château La Croix Saint-Félix m'a rappelé qu'une image modeste cache par moments une vraie densité.

Si je refaisais la scène, j'ouvrirais plus tôt. Je servirais aussi un peu moins chaud, et je laisserais le vin vieillir plusieurs années avant de le juger. J'ai appris à ne plus me fier au premier nez, ni au premier verre. Je regarde désormais deux verres, par moments le lendemain, avant de me faire une idée.

Je garderais en tête trois gestes simples : déboucher avant le repas, laisser de l'air, et accepter qu'un jeune millésime parle plus tard. Je ne sais pas si cette patience me conviendra tous les soirs, parce que ma fille et le dîner finissent par rappeler l'heure. Mais pour cette famille de vins, elle change la lecture du verre. Pour les questions techniques pointues, je laisse cela à un œnologue.

J'ai regardé ensuite un Saint-Émilion voisin, puis un Bordeaux supérieur plus franc, mais je suis revenue à ce style avec plus d'attention. Il demande 30 minutes quand il se montre déjà souple, et 120 quand il garde ses angles. Ce n'est pas un vin de précipitation. Pour ma part, je l'aime quand je suis rentrée assez tôt pour lui laisser le temps de s'ouvrir.

Élise Montaigne

Élise Montaigne publie sur le magazine Château Cluzeau des contenus consacrés à la gastronomie, à l’art de la table et à la vie du lieu. Son approche repose sur une écriture claire, une attention portée aux saisons, aux produits et aux ambiances, ainsi qu’un vrai souci de cohérence éditoriale.

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